Alain Mabanckou, virtuose de la vie

20Mar14

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Ecrivain franco-congolais, Alain Mabanckou grandit à Pointe-Noire au Congo.

Il obtient un baccalauréat Lettres et Philosophie et s’oriente vers le Droit. Etudiant brillant, il poursuit des études à Paris et valide un DEA de Droit à l’Université Paris Dauphine. Il se consacre de plus en plus à l’écriture.

Son premier roman Bleu-Blanc-Rouge publié aux éditions Présence Africaine en 1998 lui vaut le Grand Prix Littéraire de l’Afrique noire. Une étoile de la plume est née.

En 2006, il remporte le prix Renaudot pour son roman Mémoires de porc-épic.

Le roman Black Bazar, paru aux Éditions du Seuil en 2009 a été classé parmi les 20 meilleures ventes de livres en France dans les listes de L’Express, du Nouvel Observateur et de Livres Hebdo. Le Prix Georges Brassens en 2010 pour Demain j’aurai vingt ans agrandit la liste des nombreuses récompenses littéraires de l’écrivain.

En 2010, Alain Mabanckou est nommé Chevalier de la Légion d’honneur par le Président de la République française .

En 2012, l’ensemble de son œuvre a été couronné par l’Académie française puis en 2013 par la Principauté de Monaco.

Il vit aujourd’hui en Californie, à Santa Monica, où il est professeur titulaire de littérature francophone à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles).

Alain Mabanckou est sans conteste l’écrivain de la décennie.

RENCONTRE

1) Vous déclarez « faire voyager vos idées ». Quel est votre plus beau voyage, vécu physiquement ou intérieurement ?

Le voyage le plus marquant est sans doute celui qui s’opère par la littérature. On se rend dans des contrées lointaines grâce à la magie de l’imaginaire de l’écrivain. J’ai beaucoup été émerveillé par Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Le voyage physique ? Sans doute le retour dans ma propre ville natale, Pointe-Noire, après vingt trois ans d’absence.

2) Maîtrisant plusieurs disciplines, vous excellez dans des arts différents : la traduction, l’écriture, l’essai, la philosophie. Par cette forte conscience du monde et cette approche historique très engagée fondée sur une morale universelle, peut-on dire que vous êtes un humaniste ?

L’humanisme est l’idéal que nous devrions tous rechercher. Je crois en la force des rapports entre les humains, loin des barrières que nos préjugés ont érigé. L’humanisme c’est aussi reconnaître à l’Autre son existence et tout faire pour la défendre. Je me situe donc de ce côté-là.

3) L’écriture, une évidence ?

Une évidence, non. Une incertitude qu’on s’attèle à concrétiser. Un refus de ce qu’on nous présente comme la seule réalité possible. L’écriture c’est la manifestation de nos différences – mieux encore, la seule façon de dire à l’Autre que notre différence est aussi la sienne.

4) Que ressentez-vous à l’idée d’être un écrivain reconnu au sein de plusieurs continents ? Comment vos proches vivent-ils ce succès ?

Un créateur ne doit pas rechercher la reconnaissance. Je suis tributaire du destin de mes livres. Si par chance ils sont lus dans le monde, je me dis que c’est parce que j’apporte ce qu’on m’a donné : l’amour de ma culture, de mon pays d’origine, mais aussi d’adoption. Avec mes proches nous vivons normalement, je ne suis pas écrivain devant eux, je suis un des leurs, et même si je n’ai plus de succès, ils seront là. Mes livres c’est eux, je ne suis qu’un relayeur de leur Parole.

5) Avec le recul, quelle fut la chose la plus difficile dans votre longue carrière ?

Tout est difficile. Le succès, à mon avis est parfois facile et, écrire sans celui-ci est un des grands défi de tout écrivain. Briser les barrières demeure donc l’une des épreuves délicates. Il n’est pas toujours facile de démontrer que la France, en particulier Paris, n’est pas le centre de la langue française et qu’ailleurs il y a une autre vitalité.

6) Votre œuvre est riche en symboles. Il y a de l’humour, de la gravité, des images fantastiques, un regard philosophique et social sur l’homme. Etes-vous un rêveur ou un homme profondément réaliste ?

Cocteau rappelle qu’un enfant qui ne rêve pas est un monstre. Parfois la réalité a besoin d’une dose de rêve pour rendre la vie supportable. Pour écrire il faut héberger des rêves, et pour rêver il faut vivre : ce sont les revers d’une même médaille. L’écriture c’est cela : refuser le monde tel qu’il est afin de proposer un rêve extraordinaire. « J’ai fait un rêve », psalmodiait à son époque Martin Luther King…

7) Quand on regarde l’actualité et les dérives qui ne cessent de croître, n’est-ce pas utopiste de votre part de prôner une communauté constituée au-delà des cultures et des religions ?

Les plus grandes philosophies reposent sur l’utopie. Certes on ne changera pas le monde avec les bonnes intentions, mais avec les bonnes intentions on peut déjà pointer du doigt les dérives et limiter la déliquescence des rapports entre les hommes. Liberté, égalité et fraternité – des utopies sans doute, mais au moins un début de quête de cet humanisme dont on parlait plus haut.

8) Dans vos cours de littérature à Los Angeles et à travers vos interventions dans les collèges et lycées, les jeunes vous admirent. Qu’est-ce qui vous attire chez cette jeunesse à qui vous transmettez des histoires ?

J’admire l’innocence de la jeunesse. A ce stade elle a le choix entre de l’eau pure et de l’eau souillée. Si notre discours tend vers la clarté, avec les mots et les exemples qu’il faut, la jeunesse suivra. J’ai l’impression  que de nos jours le discours agressif et haineux est plus audible. C’est pour cela qu’il faut monter aux filets, sensibiliser les jeunes et leur détailler le bonheur de la tolérance et du respect de ceux qui sont différents.

9) Vous affirmez : « Il est de ma responsabilité de raconter ce que les livres d’histoire ne racontent pas ». Quel état des lieux pouvez-vous faire de l’enseignement, tel qu’il est aujourd’hui ?

Ça dépend de quel pays – voir de quel continent. Il y a une absence d’enseignement de l’Histoire de l’Afrique en France, et le plus souvent l’enseignement qui y est dispensé glorifie une certaine France souveraine, impériale et qui avait légitimement le droit de civiliser les « barbares ». L’Afrique est encore perçue par beaucoup comme n’ayant pas une Histoire. Il faut alors redresser la barre et illustrer les apports du continent africain dans tous les domaines. C’est un travail de fourmi qui ne se fait pas dans les universités françaises mais qui est présent aux Etats-Unis avec des départements d’« Etudes Africaines » . On espère que cela arrivera un jour en France.

10) Pourquoi les Etats-Unis et pas la France ?

Ils m’ont appelé, j’étais disponible, et je suis parti. Mais je sais aussi qu’aux Etats-Unis je suis responsable de la culture française qui est un pan de ma propre histoire. Ce n’est pas un divorce, mais une vie conjugale à distance, sans pour autant que l’amour n’en prenne un coup.

11) Dix ans séparent vos deux ouvrages Les arbres aussi versent des larmes (L’Harmattan Editions) en 1997 et Tant que les arbres s’enracineront dans la terre (Editions du Seuil) en 2007. Quel est votre rapport à la terre ?

Un rapport ombilical : je suis rattaché à la terre depuis ma naissance, et je retournerai à la terre. Ce qui est important c’est ce qui est sous terre, les racines qui s’enfoncent profondément pour mieux donner de l’assise à l’arbre. Tout cela est à la fois poétique et réaliste. Il y a de toute façon plus de choses sous terre que dans le ciel…

12) De même qu’Aimé Césaire qui s’est servi de la langue française comme« trophée de guerre », vous dites : « La langue doit dépasser le cadre du territoire pour devenir la propriété de tout le monde ». Est-ce une manière de démocratiser la littérature française, souvent élitiste ?

Je n’ai pas crainte d’une littérature élitiste parce que je sais qu’elle ne va pas loin et ne contente qu’un groupuscule. Par essence la littérature devrait être populaire – dans le sens de la vulgarisation et de l’accès. Il existe une telle littérature en France, et je l’apprécie pour son ouverture et la prise en compte des échos du monde.

13) Vos livres sont traduits dans une quinzaine de langues à travers le monde. Ils sont notamment mis en scène dans des représentations théâtrales. A quand une adaptation au cinéma ?

Un film est en préparation sur le roman « Black Bazar », et j’ai écrit les dialogues. On espère maintenant que le projet se réalisera. Je suis optimiste.

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